L’artiste et la société numérique

Ce week-end à Marseille avait lieu « Made in Friche Machines », festival qui met à l’honneur les arts et cultures numériques. Le signe que la société vit dans un dispositif modifié et configuré par le numérique. Et le monde de l’art n’y échappe pas : le parallélisme aujourd’hui entre le lien société/numérique et le lien art/numérique pose de plus en plus question. Questions auxquelles l’artiste tente de répondre, alors que sa pratique artistique est elle-même affectée par le numérique. Comment l’arrivée du numérique dans l’art reflète-t-elle les mutations de la société numérique? Thierry Fournier est un artiste contemporain utilisant le code et le numérique comme langage principal, et étant au coeur de ces problématiques, il a accepté de nous éclairer.

Le rôle de l’artiste dans la société a-t-il changé avec l’arrivée du numérique ?

Je ne pense pas que le rôle de l’artiste, dans le cadre de l’arrivée du numérique dans la société et dans l’art, ait fondamentalement changé. Il est toujours le même : réfléchir sur les questions de société, politique, sur l’actualité, etc. Les questions abordées ne sont juste plus les mêmes, mais c’est le lot des artistes, d’évoluer avec la société. Avec l’arrivée du numérique, et ce dès les années 60, ce sont les questions sociale, formelle et esthétique qui ont trouvées l’intérêt des artistes. Comme toujours, les artistes vont s’intéresser à des questions que les médias ne vont pas aborder, notamment celles de la surveillance, d’économie de l’attention, des logiques de profiling, les questions de vie privée aussi, qui ont été introduites par l’arrivée du numérique.

En fait, l’artiste va beaucoup travailler sur les conséquences du numérique, mais sans forcément travailler avec le numérique. C’est ce qu’on appelle le post-digital. Et pour revenir aux questions de surveillance, je pense qu’au début l’artiste réfléchissait à cette question en considérant le numérique sous l’angle de la surveillance policière (c’est toute l’idée du Big Brother, Minority Report), puis progressivement on est passé plutôt dans la surveillance commerciale (les cookies, etc). Mais on voit quand même que la question de la surveillance policière n’est pas totalement réglée non plus, avec les évènements récents, les attaques, on voit bien resurgir le côté policier du numérique, et c’est à partir de ça que l’artiste interroge les questions sociétales et politiques.

 

Les caractéristiques de l’artiste ont-elles été redéfinies, n’est-il plus le même qu’il y a quelques années ? L’artiste est-il maintenant un programmeur ?

Pas nécessairement. C’est plutôt la production de forme qui évolue avec l’ère numérique. Ce n’est pas forcément le résultat final qui est numérique, la production finale peut très bien être celle d’un médium classique. Mais même si le résultat final ne le laisse pas deviner, le numérique est tout de même là en tant que matrice de la production. Par exemple, un artiste avec lequel je travaille imprime des rideaux de gradients, qui donnent des images de publicités, ou des images populaires. Le résultat final est un rideau, donc rien de numérique a priori. Mais cette production n’aurait pas pu être possible sans le numérique comme intermédiaire. Bien sûr il existe aussi des artistes qui produisent des oeuvres numériques, certains sont programmeurs eux-mêmes (comme Antoine Schmitt), d’autres font appel à des programmeurs (comme je le fais parfois), d’autres vont récupérer ce qui existe déjà sur Internet. Mais ce n’est pas là que le numérique a eu le plus d’impact dans l’art, c’est plutôt dans les pratiques intermédiaires : rien qu’utiliser Photoshop, c’est déjà être dans le numérique, car l’ensemble du processus de production est adossé à l’appareillage conceptuel et technique du numérique. Mais ce n’est pas propre au monde de l’art, c’est vrai pour toute la société : on retrouve le parallélisme dont on parlait au début. Toute la société est programmeuse, toutes nos pratiques sont liées au software, on ne peut plus faire quelque chose sans être en lien avec le numérique. Rien que par exemple, en ce moment, mettre le filtre drapeau français sur sa photo de profil Facebook, c’est adossé au numérique.

 

Pensez-vous qu’avec l’immatérialité induite par le numérique, on perde la valeur de l’objet, au bénéfice de l’image ?

On attribue souvent cette immatérialité au numérique, mais le numérique est tout à fait matériel ! Le numérique a besoin de dispositifs physiques, de supports, d’énergie. C’est juste que les termes de la matérialité ont changé, ses caractéristiques se sont étendues. L’objet est très présent dans l’art numérique. Par exemple, pourrions-nous voir les oeuvres d’Antoine Schmitt si on n’avait pas un écran pour que le programme devienne images ? Bien sûr, avec le numérique, l’image s’est étendue, mais cela ne veut pas dire qu’elle annule l’objet, ou l’image argentique. Avec l’image numérique, on questionnait sa véracité par rapport à celle de l’image argentique, mais le débat a évolué et cette problématique est obsolète : la caractéristique de l’image numérique est le partage, et non pas le remplacement de l’image argentique. On passe d’un dispositif localisé à la fluidité, et ça reflète la condition des spectateurs, qui ne sont plus statiques, mais qui sont inscrits dans cette condition de flux, via la multiplicité des supports. Les opérations sont de plus en plus poreuses entre le code et l’objet. Et cela est d’autant plus vrai que les personnes sont de plus en plus en prise avec les réseaux (Facebook, Twitter, Instagram).

 

Justement, avec le numérique, est-ce que le spectateur a un nouveau rôle à jouer dans l’art ?

Je pense que cette distinction entre l’objet, le médium classique d’une part, et l’oeuvre programmée qui pouvait être interactive, était d’actualité au début des années 2000. Aujourd’hui, on est plutôt dans une situation intermédiaire où l’artiste peut travailler avec le réseau, l’oeuvre peut être en prise direct avec le réseau. J’ai par exemple créé une oeuvre, Ecotone, dans laquelle un paysage en 3D est généré par des messages captés en direct sur Twitter. On n’est donc plus dans l’interaction, qui suppose que le spectateur soit conscient de son implication dans l’oeuvre, mais plutôt dans l’intégration directe de ce qu’il se passe sur le réseau. Par conséquent, le travail de l’artiste est plus en prise avec l’ensemble d’une condition numérique qui se réactualise tout le temps.

 

Propos recueillis par Camille SCHMITT, le 12/11/2015

 

 

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